Yacine Ndiaye Dia, candidate aux Linguère Awards et experte en développement entrepreneurial féminin, a participé au « Talks des Linguère ». Mme Dia déplore la faible part des femmes dans l’accès aux terres, notamment dans les zones rurales, ainsi que leur forte présence dans le secteur informel.
« D’après une étude de l’Union Européenne, au Sénégal, les hommes contrôlent en moyenne 93,6 % des superficies cultivées, contre 6,4 % pour les femmes, qui n’exploitent que 0,4 % des terres. Cela révèle d’importantes inégalités. Par ailleurs, 94,1 % des femmes entrepreneurs opèrent dans le secteur informel, contre 86 % des hommes. Et malgré cela, elles contribuent à 22 % du PIB national. Ces chiffres montrent que les inégalités, bien que contextualisées selon l’endroit où l’on se trouve, restent flagrantes. »
Yacine Ndiaye Dia accompagne de nombreuses femmes dans divers secteurs à travers le pays, ce qui lui permet de constater un contraste marqué entre le monde rural et les zones urbaines. Elle explique :
« Dans notre accompagnement, nous constatons que les défis rencontrés par les femmes en milieu rural ne sont pas nécessairement les mêmes que ceux des femmes en zone urbaine. Les obstacles structurels, socioculturels et même internes diffèrent. Par exemple, certaines femmes affirment ne pas être concernées par des problèmes de confiance en soi, estimant ne rien avoir qui les empêche d’agir comme le font les hommes. »
Pour mieux soutenir l’entrepreneuriat féminin, notamment dans les activités génératrices de revenus, Mme Dia indique :
« Ce sur quoi j’aimerais être accompagnée concerne principalement l’accès au financement, entre autres aspects. »
Elle souligne également que la charge familiale imposée aux femmes limite parfois leur capacité à assumer d’autres tâches que celles de la maison :
« En zone rurale, une femme a souvent besoin de l’autorisation de l’homme pour simplement sortir de chez elle. Cela peut également se constater même à Dakar. Par exemple, si vous les formez et leur demandez de venir à 8 heures, vous ne verrez presque personne, car elles doivent d’abord s’occuper de leur foyer et préparer leur journée. Il faut donc souvent les attendre jusqu’à 10h ou 10h30, et il est difficile de leur demander de rester sur place jusqu’à 17h. Ce sont des réalités quotidiennes. »
Mme Dia a rappelé lors de ses interventions que certaines coutumes freinent encore l’éclosion des femmes dans certaines localités, incitant même certains chefs de famille à douter des initiatives destinées à les accompagner. Elle déclare :
« Par exemple, en zone rurale, les femmes n’ont parfois pas le droit de prendre la parole en présence d’un homme. Dans notre éducation, c’est souvent l’homme qui parle en premier, ce qui pose un problème récurrent. Les hommes nous demandent même parfois : ‘Qu’est-ce que vous venez raconter à nos femmes ?’ »
Elle évoque également une expérience personnelle en 2015 lors d’un projet dans les zones sud, où un homme venait nous dire :
« Nous sommes là pour écouter, à condition que vous ne soyez pas occupées à laver le symbole de vos épouses et de vos filles. »
« Ces réalités nous obligent à nous concentrer sur ce que nous pouvons contrôler et sur nos propres forces, » conclut elle en citant Madame Jacqueline : « Concentrez vous sur vous et travaillez sur ce que vous pouvez maîtriser, car il y a des choses que nous ne pouvons pas contrôler. »
L’experte en développement entrepreneurial féminin partage également ses clés pour une meilleure performance :
« Nous pouvons faire de la sensibilisation et du plaidoyer, mais il y a des aspects que nous pouvons maîtriser, comme le développement des compétences. Vouloir entreprendre, c’est bien d’être passionné et d’avoir un talent, mais cela ne suffit pas. Il faut se performer, tant sur les hard skills que sur les soft skills. Il faut avoir un métier et une culture entrepreneuriale, ce qui n’est pas toujours acquis dans une société très bureaucratique.
Il faudrait incuber cette culture dès le plus jeune âge, ce qui se fait déjà de plus en plus dans les universités. Peut-être faudrait-il aller encore plus bas, renforcer la confiance et dynamiser l’énergie des femmes. Ainsi, elles pourront véritablement devenir des actrices économiques de développement. »
Mme Dia insiste sur la nécessité de se formaliser pour prétendre à davantage d’opportunités :
« La formalisation est essentielle, car de nombreuses opportunités, tant au niveau national qu’international, nous échappent parce que nous ne les planifions pas correctement. Il faut se structurer, s’informer, et définir clairement nos priorités, surtout à l’ère du digital où l’information est abondante. »
Enfin, elle encourage les entrepreneurs à partager leur vécu, même difficile :
« Parler d’échecs est crucial. Les communautés sont là pour nous soutenir. Nous devons, entre femmes et même entre parents, nous encourager à ne pas avoir peur et à partager nos expériences. Cela permet de comprendre que, même si certains défis semblent insurmontables, il est possible de les dépasser. Plusieurs porteuses de projets, qui ont commencé il y a des années et sont aujourd’hui des cheffes d’entreprise, doivent pouvoir conseiller et soutenir celles qui débutent. »
Sur son propre parcours, Mme Dia confie :
« J’ai lancé des initiatives qui n’ont pas fonctionné, mais j’en ai tiré des enseignements, et je continue d’avancer. J’aimais cette initiative de Focus Net, un After Work avec des Allemands, où l’on ne parlait que des échecs entrepreneuriaux, car l’on apprend davantage de ces expériences que des réussites. »
Elle déplore certaines pratiques difficiles à abandonner :
« Ce n’est pas facile d’en sortir, mais il faut trouver des personnes de confiance, même si ce n’est que deux, car la qualité prime sur la quantité. Ayez des interlocuteurs avec qui vous pouvez parler librement, sans être jugée. L’organisme est là pour nous soutenir. Nous, les femmes, ne devons pas être soumises au stress et à la tension. »
Ce témoignage met en lumière les multiples défis auxquels font face les femmes entrepreneures au Sénégal, ainsi que les solutions qu’elles peuvent mettre en œuvre pour surmonter ces obstacles et s’affirmer dans un environnement en constante évolution.